Deux conceptions de la laïcité : la France et l'Inde face aux tensions contemporaines
- WSL

- 30 janv.
- 4 min de lecture
Si vous pensez que la laïcité suit une règle commune, la comparaison entre la France et l’Inde pourrait bien vous surprendre. Derrière un mot identique, deux visions s’opposent : en France, l’État se veut strictement neutre et indépendant du religieux ; en Inde, il intervient au contraire pour organiser la coexistence des communautés. En comparant ces deux modèles, vous découvrirez bien plus qu’une différence juridique : une manière distincte, parfois conflictuelle, de gérer le religieux dans la société.
En France, la laïcité se manifeste de manière concrète dans la vie quotidienne, notamment à travers le système éducatif et l'espace public. Les débats récurrents sur le port de signes religieux dans les écoles, sur le port du voile dans les établissements scolaires montrent l’importance accordée à la neutralité de l'État. Ces règles visent à garantir que chaque citoyen soit traité de manière égale, indépendamment de ses convictions religieuses, et que l'État demeure impartial. L'application de la laïcité cherche à protéger la liberté de conscience et à assurer l'égalité des droits, tout en maintenant l'école publique comme un lieu neutre pour tous les élèves.
Le modèle indien, Organiser la pluralité
En Inde, le contexte est différent en raison de la diversité religieuse très marquée du pays. Avec une majorité Hindous et une minorité de communauté musulmans, sikhs, chrétiens, bouddhistes et autres communautés coexistent sur un même territoire. Pour gérer cette pluralité, l'État ne se limite pas à rester en retrait, mais organise la présence du religieux dans la société. Il finance certaines écoles religieuses, organise des pèlerinages, gère des lieux de culte et reconnaît différents codes civils selon les communautés. Ces mesures visent à empêcher qu'une religion ne domine les autres et à réguler la coexistence, tout en préservant l'équilibre social.
Ces deux modèles reposent sur des contextes historiques et législatifs distincts. En France, la laïcité s’est construite progressivement, bien avant la loi de 1905 qui consacre la séparation entre l’État et les Églises. Dès la fin du XIXᵉ siècle, plusieurs textes comme la loi de instaurant l’école obligatoire, gratuite et laïque ou les réformes scolaires de 1871 avaient déjà amorcé le recul de l’influence de l’Église dans l’éducation. Et cette construction se poursuit encore après 1905 : la loi de 2005 interdit le port de signes religieux « ostensibles » dans les établissements scolaires publics, prolongeant la volonté de maintenir l’école comme un espace strictement neutre.

En Inde, après l’indépendance de 1947 et les violences de la Partition, la conception de la laïcité a été pensée par les principaux dirigeants du nouveau pays, notamment Jawaharlal Nehru, premier ministre, et les membres du Parti du Congrès alors au pouvoir. Leur objectif était de construire un État capable de maintenir la coexistence entre des communautés religieuses nombreuses et parfois rivales. Cette vision s’est traduite par un cadre juridique particulier : l’État peut financer certaines institutions religieuses, organiser des pèlerinages ou gérer des lieux de culte, et il reconnaît différents codes civils applicables selon les communautés. L’enjeu central était d’éviter la domination d’un groupe majoritaire tout en garantissant l’équilibre entre les religions dans la jeune République.
En dehors des actions de l'État, la société et les communautés jouent un rôle important dans la gestion des relations religieuses, mais des tensions peuvent parfois apparaître.
En France, certains débats autour du port de signes religieux à l'école ou dans l'espace public suscitent des controverses et révèlent des désaccords sur la manière d'appliquer la laïcité dans une société de plus en plus diverse.
En Inde, la laïcité fait l’objet de débats importants, notamment à cause de certaines lois jugées discriminatoires envers les musulmans. La Citizenship Amendment Act (2019), qui facilite la naturalisation pour certaines minorités religieuses mais exclut les musulmans, a suscité de nombreuses protestations. Par ailleurs, des lois « anti-conversion » et certaines mesures locales, comme des démolitions de logements ou des restrictions autour des pratiques religieuses, sont perçues comme ciblant particulièrement cette communauté. Ces tensions montrent que la coexistence entre communautés religieuses reste un enjeu délicat dans le pays.
Ces deux modèles sont confrontés à des défis contemporains. En France, la question demeure : comment appliquer la laïcité dans une société de plus en plus diverse, tout en préservant l’égalité et la neutralité de l’État ? Les débats récents sur le port de signes religieux ou sur l’organisation de l’espace public montrent que ces questions restent vives et suscitent un dialogue constant entre citoyens et institutions.
En Inde, la situation est plus complexe. Depuis l’arrivée au pouvoir du Bharatiya Janata Party (BJP) et de Narendra Modi, la gestion du pluralisme religieux a été fortement influencée par une politique nationaliste hindoue. Plusieurs mesures et lois ont suscité des critiques : la modification du statut du Jammu-et-Cachemire en 2019, la loi sur la citoyenneté (CAA) de 2019 qui a été perçue comme défavorisant les musulmans , ou encore les violences liées à la protection des vaches dans certaines régions. Ces évolutions montrent que l’équilibre entre communautés n’est pas nécessairement recherché de manière neutre et que la laïcité, telle que pensée à l’origine par Nehru, est mise à l’épreuve par le contexte politique actuel.
Au final, la comparaison entre la France et l’Inde révèle que la laïcité n’est pas un principe universel et figé. Elle évolue dans le temps, tout comme les sociétés et les forces politiques qui la façonnent, et continue de susciter de nombreux débats.
En France, elle vise à neutraliser l’espace public pour garantir l’égalité et la liberté de conscience. En Inde, elle a historiquement cherché à organiser la présence du religieux afin de réguler la coexistence entre communautés, mais la réalité contemporaine montre que cet équilibre est aujourd’hui contesté par les orientations du gouvernement nationaliste. Ces différences illustrent combien la laïcité dépend à la fois du contexte historique et des choix politiques actuels, et combien sa mise en œuvre reste un défi pour assurer la coexistence harmonieuse de tous les citoyens.
Sihem B
Nourane H


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